Heureux, qui comme Ulysse ...

Cher Mentor, cher équipage, chers lecteurs…

Ca y est, les voiles sont gonflées par le vent qui se montre plutôt favorable depuis la sortie du port. J’ai été bien pris ces derniers temps avec les manœuvres réglementaires de la navigation, et à présent que je souffle un peu et que l’équipage semble encore endormi, je veux vous raconter une petite anecdote que j’ai failli oublier. Alors que nous laissions derrière nous la jetée, j’ai aperçu un vieil homme sur une frêle embarcation qui venait à notre rencontre. Comme nous n’étions pas encore lancés à pleine vitesse, il lui fut facile d’accoster et nous avons pris un peu de temps pour faire connaissance. Il s’est présenté comme le gardien du phare, et surtout m’a dit qu’il avait eu vent par Eole du défi de ce navire du plaisir et du sens lancé par un certain Chafiq. Il ne s’est pas gêné au passage pour me faire remarquer que plus d’une fois nous allions passer pour des fous à nous embarquer dans une telle galère, dans de grands éclats de rire. Que cela aussi ferait partie des aléas du voyage. Mais ce rire n’avait rien de moqueur. Non, c’était de la joie, et dans chaque éclat je le voyais rajeunir un peu plus. Sans aucun doute, lui aussi avait dû vivre de sacrées aventures à l’époque des règles anciennes qui apparaissaient comme nouvelles en son temps , et dépassées aujourd'hui.

Has been ? Kitsch ?

J’aurai aimé passé des heures en sa présence, à le dévisager et chercher à en savoir davantage sur ce vieux loup de mer, mais c’est lui qui me rappela que je devais reprendre le cap vers la Zébritude.

 « Je ne peux rien faire pour toi », me dit-il, « c’est à toi de faire ce voyage ». Me tendant le bras, je crus qu’il voulait me serrer la main, mais en guise d’au revoir, il déposa un petit livre « à lire par temps d’accalmie…entre deux tempêtes » me dit-il, avant de disparaitre mystérieusement. D’un seul coup, plus de vieillard, plus de frêle embarcation, et au même moment la lumière du phare à quelques miles qui s’allumait et semblait nous saluer.

Voilà...était-ce un songe ? était-ce un délire de ma part ? Je finissais par le croire lorsque j’ouvris la main et tombais sur ce titre :

« FAIRE LA PAIX », de Jean-Yves LELOUP, un autre vieux loup de mère ?

Je ne peux donc résister à la tentation de vous conter ce premier extrait découvert en ouvrant les pages, au hasard…

Lisa et Léo, la jardinière et le lion 

« Tous les lions n’ont pas une jardinière pour marraine. Léo, le lion, lui, en avait une. Elle avait comme lui une belle crinière, des taches de rousseur et de grandes mains très pratiques pour tenir les râteaux et tirer la brouette.

Lisa était jardinière, la reine des betteraves, la princesse du radis, la femme au persil toujours frais, certainement la fille d’un mandarinier ; surtout, elle était la marraine de Léo. C’est un dompteur à la retraite qui le lui avait confié quand le cirque avait fait faillite, parce que aujourd’hui les gens ne vont plus au cirque, ils regardent la télévision et mangent des cacahuètes volées aux singes du cirque.

Lisa ne regardait pas la télévision, elle allait au jardin, même la nuit, car elle avait une relation très particulière avec la Grande Ourse et la Croix du Sud.

Son jardin était aussi le ciel, elle se demandait toujours : comment fait-on pour planter une étoile ?

Quand la lune était pleine, elle restait là longtemps à regarder la nuit ; c’est ce qu’elle préférait faire dans la vie ; être là avec Léo à regarder… même quand il n’y avait rien à voir, elle regardait …, c’est Léo qui lui avait appris à fixer le vent et à regarder en coin tout ce qui bouge.

Lisa aimait Léo plus que tout au monde, même le soleil n’était rien à côté de la chaleur de Léo, même la mousse qu’elle aimait tant n’était rien à côté de la peau rude de son vieux lion …

Elle l’aimait tant que chaque jour elle lui préparait ce qui, pour elle, ne pouvait être que le meilleur repas du monde … Ah ! les carottes, les merveilleuses carottes fraîchement râpées, les poireaux, la soupe de mangue et d’ananas, la pomme de terre entourée de céleri et de noix de cajou, et surtout l’énorme salade, « la reine du jardin pour le roi de mon cœur », disait-elle, juste avec un peu de citron, pour ne pas grossir …

Avec un tel festin, c’est sûr que Léo ne prenait pas de poids, il gardait la ligne ! Lisa préparait le repas chaque matin avec tant d’amour qu’il n’osait rien lui dire ; d’un coup de patte habile, quand Lisa avait le dos tourné, il jetait tout cela dans le fossé le plus proche …

Quand on a de si fortes canines, que peut-on faire avec le meilleur plat de légumes du monde ?

Léo avait honte de le rêver, Léo le rêvait quand même, il rêvait d’un pâté de chien, même pas d’un filet mignon …

Lisa, s’étonnant de voir Léo chaque jour un peu plus maigre, lui prépara de grandes marmites de fèves et de choux … Elle n’avait plus qu’un souci, celui de le nourrir le plus et le mieux possible. Elle ne ménageait pas ses efforts, au jardin elle semait de nouvelles graines, à la cuisine elle inventait les meilleures sauces : le mélange de tomates, orge et piment était une de ses grandes réussites ; un ami pasteur qui était de passage y avait goûté et y avait reconnu, « je vous jure », le goût du paradis …

Pour Léo, toutes ces saveurs merveilleuses étaient un enfer : que pouvait-il se mettre sous la dent ? Un rat, un chat, un serpent auraient fait l’affaire, il ne demandait pas une biche ou un gnou, même si c’est bien cette image-là qui lui torturait les entrailles.

Malgré tous ses soins, Lisa dut le reconnaître, Léo, son lion adoré, était malade.

Bien qu’elle ne fît aucune confiance à la médecine, elle dut se résoudre à appeler le docteur Lanktot, vétérinaire. Quel ne fut pas son étonnement quand celui-ci lui apprît : « Madame la jardinière, votre lion meurt de faim … »

Elle éclata en sanglots avant de se mettre en colère : « Mais docteur, ce n’est pas possible, je travaille jour et nuit pour le nourrir, je lui donne tout ce que j’ai de meilleur, je lui donne tout …

-   Madame Lisa, gentille jardinière, vous lui avez tout donné, mais lui n’a rien reçu … Regardez tous vos festins, vos tonnes de soupes, vos grandes salades, elles sont toutes dans le fossé. Vous lui avez donné le meilleur, lui n’a jamais reçu que le pire ; il attendait de votre amour quelques viandes grasses, quelques ragoûts dont il aurait délicatement évité le persil, un civet dont il aurait doucement recraché les carottes que vous n’auriez pu vous empêcher d’y mettre … On ne nourrit pas un lion comme un lapin, madame Lisa. Il faut vraiment que Léo vous aime : moi à sa place, plutôt que de mourir de faim, je vous aurais mangée. »

(C’est vrai que le vétérinaire était plus méchant qu’une bête, mais même une bête aussi douce que Léo a le droit d’être méchante si elle a faim).

Lisa comprit ce jour-là qu’il ne suffit pas de tout donner ou de donner ce qu’on préfère à celui qu’on aime ; il faut lui donner ce que, lui, désire, ce que, lui, préfère … sinon il meurt de faim.

Et celui qu’on aime, un jour de trop grande famine, pourrait oublier la force et la grandeur de ses canines, il pourrait vous dévorer.

Avant de préparer la cuisine ou avant d’aller te coucher, n’oublie pas de demander à celui que tu aimes de quoi il a faim ? Quel est son besoin, quelle est sa demande, son rêve et son désir … ?

N’oublie pas de lui dire, toi aussi, de quoi tu as besoin, quel est ton rêve et ton désir, sinon c’est toi qui risque de mourir de faim auprès de celle ou celui qui te donne tout ce qu’il a de meilleur sauf ce que tu lui demandes … »

 

Voilà…je dois à présent vous laisser car une petite houle se prépare, quelques nuages gris s’amoncellent dans le ciel, à l’horizon… Tempête en vue ? Va savoir. Ce qui importe, c’est qu’au-dessus de ce plafond grisonnant il y a une immensité toute bleue que nourrit les rayons d’un puissant soleil…alors respire, car ici et maintenant, tout se passe au mieux…

Ulysse, ton report'Air de Paix

 

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